Savez-vous ranger les clouds ?
à la mode de chez moi
Chère Élisabeth, chers précipités, chères précipitations,
Comment allez-vous ? Entre les vacances scolaires et ma carte postale de la dernière fois, il me semble ne pas vous avoir écrit depuis une paye (Est-ce que cette expression « ça fait une paye » est délicieusement XXe siècle, ou c’est juste moi ?).
Le journal Le Monde a lancé un appel à témoignages sur le sujet « Comment faites-vous pour trier vos photos et vidéos ? » et plutôt que de leur écrire à eux, j’ai décidé que j’allais vous le raconter à vous (bon Élisabeth, tu risques de lire un peu de redondances par rapport à notre conversation de l’autre jour sur le sujet !).
Le Monde dit que beaucoup de gens ne trient pas du tout leur bibliothèque numérique ; pour ma part, ce travail de tri influence ma production d’images, aussi bien en termes de quantités que de qualité. Du coup je me demande à quoi pensent les gens qui photographient ou filment sans cette réflexion qu’impose le tri. Réflexion qui ne m’épargne pas la surproduction (le numérique est un fléau et une bénédiction), mais la limite tout de même.

Par exemple, sur la qualité :
Il y a quelques années, au moment de vider l’appartement de mon grand-père, nous avons retrouvé une vidéo qui datait de mes huit ans ; c’était un peu émouvant de revoir ce fragment d’enfance oublié, et instructif aussi, pour voir quel genre d’enfant j’étais, quel genre de parents j’avais, avec un autre outil que la mémoire. Pas forcément plus fiable (qu’est-ce qu’on capte quand on ne capte pas l’intériorité des personnes ?), mais complémentaire.
C’était un peu émouvant, mais c’était un peu ennuyeux, aussi. Dans cette vidéo, il y a un moment où un enfant (ma sœur ou moi, j’ai oublié) joue de la flûte, et franchement, qui a envie de revivre ça ?
Ça fait partie des choses que j’essaie de garder à l’esprit quand je décide de filmer plutôt que de prendre des photos, ou de prendre des photos plutôt que de ne pas en prendre. Est-ce que ce sera intéressant plus tard ? Quand mes enfants me demandent de filmer leurs 250 plongeons dans la piscine, au bout de quatre je réponds que ça suffit (et déjà les deux derniers c’était pour être sympa). Mais bien sûr, on ne sait pas toujours à l’avance si le moment mérite d’être raffiné en un paquet d’octets. Quand je regarde de vieilles images, ce qui m’émeut ou ce qui m’intéresse n’est pas toujours quelque chose d’identifiable immédiatement1. Donc, dans le doute, souvent je dégaine. Mais souvent aussi ma flemme me retient, et c’est très bien d’être tiraillée entre ces deux forces.
C’est ce qui fait que je trie avec quelques années de décalage, aussi (et pas seulement parce que j’ai pris du retard et que c’est une accumulation invisible à laquelle je ne vois donc pas l’urgence de remédier) : le temps qui a passé permet d’y voir plus clair. Typiquement, on mitraille les enfants dans les premiers mois de leur vie parce qu’on les trouve sublimes, formidables jusque dans le détail de leurs cartilages d’oreille, et puis bon. Ils grandissent un peu et les trouze mille photos de doigts de pied de nourrisson, si elles traduisent bien notre fascination de l’époque, ne sont peut-être pas TOUTES nécessaires et précieuses. Cependant, il m’arrive de garder certaines photos répétitives ou récurrentes comme des traces de mes obsessions. Et puis parfois je supprime, parce que dans mon équipe, en plus de Flemme, il y a sa sœur Osef, qui soupire beaucoup face à Doute de tout et Control Freak (aka Peur du néant ?), et les invite à lâcher prise : Pff, on s’en fout, nan ?
Parfois c’est Osef qui l’emporte, parfois c’est Control Freak, et c’est bien comme ça. Quand je trie mes photos, je fais un exercice de zen : ce n’est pas parfaitement trié, et je l’accepte. Oui, j’ai gardé un peu trop de photos de tournesols. Non, je n’aurai pas de vidéos médiocres de ce spectacle de fin d’année. J’essaie d’être cool aussi bien avec le fait de garder un peu d’inutile, de ne pas réaliser quelque chose d’optimal, de faire seulement suffisamment bien… qu’avec le fait de voir le passé irrémédiablement englouti, soit par l’oubli si je supprime, soit par la masse même de ces photos dont le but était, paradoxalement, de le retenir.
Mais peut-être que tout le monde ne pense pas à la mort en triant ses photos de l’été à la Bourboule ?
Je refuse catégoriquement les objectifs minimalistes du type « 100 photos par an, et pas une de plus ». La profusion d’images, la possibilité de détails qu’offre le numérique me fait plaisir. Pour autant, il y a quand même une limite supérieure. Elle n’est pas chiffrée, mais elle est palpable. Cette limite, c’est la réponse à la question : Quel temps de ma vie est-ce que je souhaite consacrer à l’archivage de ma vie ? Quelle quantité d’attention puis-je ou veux-je (veux-je ?) diriger vers mon passé ?
Comme d’hab, ma réponse personnelle à cette question est la voie du milieu : un peu, mais pas trop2. Si je ne garde pas d’espace pour mon passé, j’ai l’impression de me précipiter en avant comme un poulet à qui on a coupé la tête, ça m’angoisse. Si j’en garde trop, je m’embourbe, je m’alourdis (comme quand tu pars en vadrouille avec juste un petit sac qui contient l’essentiel : clés, téléphone, porte-monnaie, livre, gourde, mouchoir, de quoi écrire, un sac de courses, des gâteaux si les enfants ont faim, un deuxième livre si je ne suis pas d’humeur pour le premier, un petit pull s’il fait froid, lunettes de soleil au cas où, de quoi dessiner, des chewing-gums, un nécessaire à couture, un jeu de cartes, du paracétamol des fois que, des balles de jonglage… rha j’ai mal au dos ces temps-ci, je sais pas pourquoi)
Je pense qu’on ne peut pas décider de comment on archive avant de s’être demandé pourquoi on archive. Mes photos ont plusieurs raisons d’être : d’abord, ce sont des archives tout court, au même titre que mes journaux intimes, mon courrier, ou même mes relevés bancaires. Donc je ne photographie pas que mes enfants à la plage. Je photographie comme on tient un journal (et des trucs que je trouve beaux). Les immeubles de mon quartier avant leur destruction, et les travaux qui s’ensuivent. Je photographie les dégâts des eaux. La bouffe. Les objets cassés que j’aimais bien. Des pages de livres, des articles de journaux. Les chambres d’hôpital. Des fleurs et des insectes inconnus. La lumière du crépuscule. L’attente sur un quai de gare. Le désordre de notre salon. Les couleurs du linge étendu, une moisissure merveilleusement veloutée dans un bocal.
Parfois je photographie pour m’approprier de la beauté, mais ça ne marche pas bien. Il vaudrait mieux dessiner, mais je ne prends jamais le temps. Je prends la photo, en me disant que je dessinerai plus tard (= jamais, donc). Parfois, mais pas toujours, je sais par expérience que la photo ne rendra rien et j’ai la sagesse de ne pas la prendre.
Au-delà des archives numériques, il y a un 2e tri : celui des photos que j’imprime. Là, au départ, la raison d’être de ces albums photo papier était simple : petite, j’adorais regarder les photos de famille, et je veux reproduire ce souvenir de bonheur pour mes propres enfants. Je me demande si ça participe à la construction de soi ou si ça fait juste plaisir, de revenir régulièrement se promener dans sa propre histoire, d’avoir ce support aux souvenirs (qui parfois, de support, devient substitut). Quoiqu’il en soit, depuis quelques années que je fais ce travail d’archiviste familiale, je constate que c’est plus compliqué que juste transmettre aux enfants ce que j’ai reçu. Parce que quand j’étais petite, au temps de l’argentique donc, le tri était extrêmement sommaire, puisque la quantité d’images était réduite dès le départ. Aujourd’hui, quand je compose un album photo, je dois sélectionner énormément en amont. Et je me rends compte que, subtilement, j’impose une certaine version de l’histoire familiale. C’est mon regard, ma vision qui s’exprime. Si c’était Aurélien qui se chargeait de faire ces albums, à quel point seraient-ils différents ? Cela modifierait-il la psyché de nos enfants ?
Je passe sur le fait que cet exercice est extrêmement genré ; ça a peut-être à voir avec l’excès de travail reproductif que les femmes effectuent par rapport aux hommes, et le besoin de garder une trace de tous ces châteaux de sable qu’on reconstruit jour après jour, pour se convaincre que tout cela n’a pas été vain ? Je ne sais pas. En tous cas je sais le ras-le-bol, parfois, des mères qui documentent et ne sont pas documentées. Le commentaire d’une d’elles m’avait marquée, car il résumait bien le problème : « Si on en croit nos photos de famille, mon mari est un père célibataire formidable ! »
Depuis deux ou trois ans qu’Aurélien a un smartphone, il prend des photos lui aussi, et ça devrait rééquilibrer un peu la donne : même si c’est toujours moi qui ai le final cut, je ne choisirai plus seulement parmi mes propres images. Mais je n’en suis pas encore arrivée là : actuellement je trie les photos de 2020...
J’ai beaucoup blablaté mais Le Monde ne serait pas content car je n’ai pas exposé ma méthode ni mes chiffres. Je vais essayer d’être synthétique maintenant :
Les photos numériques :
Après des premières années d’archivage un peu brouillon, je range désormais mes photos par dossiers chronologiques, depuis plus de quinze ans. Un dossier par année, et douze sous-dossiers, un pour chaque mois (même système pour les vidéos). Le moins possible de sous-sous-dossiers car c’est vite fastidieux à consulter, et la vie n’est pas toujours classable en évènements bien distincts. Si je veux ressortir les photos d’un évènement dont je n’ai pas la date, j’essaie de la retrouver à partir de ma mémoire, de mon agenda ou de mes mails. Ça marche plutôt pas mal.
Tout est sur mon ordinateur, car je n’ai pas (encore) de problème de place.
Tous les mois, je procède à une sauvegarde sur un disque dur externe. Je sais qu’idéalement il faudrait une troisième copie sur un autre support, mais bon. Je refuse d’utiliser le cloud, à la fois pour des raisons écologiques (je fais déjà tourner assez de serveurs comme ça avec mon utilisation actuelle d’Internet, j’aime autant ne pas en rajouter) et… comment dire ? Pour ne pas avoir le sentiment d’avoir un espace infini à disposition. Pour brider un peu la tentation d’accumuler toujours plus.
Les photos papier :
Avec, donc, 6 ans de décalage actuellement, je reprends chaque dossier mensuel pour en tirer une sélection à imprimer. Un dossier mensuel contient généralement entre 50 et 400 photos, parmi lesquelles je retiens environ 10% d’images pour l’impression.
Je trie ça le soir, après avoir couché les enfants. Je me suis fixé de trier un mois de photos par semaine. En pratique, ça m’en demande souvent plutôt deux, à cause de tous les soirs où je suis trop fatiguée, où j’ai la flemme, où je fais autre chose… Mais en gros, je m’y tiens. C’est une discipline (pas mon fort normalement mais je suis motivée par la perspective de faire plaisir aux enfants). La sélection n’est pas si longue (en une séance, souvent, c’est réglé), d’autant que je m’efforce de ne pas hésiter pendant des plombes (vrai exercice pour l’indécise que je suis, et Osef qui me susurre Allez, mieux vaut fait que parfait !), mais la retouche prend un peu plus de temps (je trouve la retouche automatique des imprimeurs souvent pas géniale ; et même si la mienne est parfois ratée aussi, je préfère mon ratage au leur).
Je suis arrivée au bout de mes albums à pochettes plastique, et comme les livres photos vieillissent mieux que les tirages numériques actuels, je vais m’y mettre prochainement. Je redoute un peu le temps que ça a l’air de prendre… On verra ! C’est marrant comme cette question des albums est à la fois un plaisir et une tannée. Un privilège (ce n’est pas donné !) et, potentiellement, un fardeau, plus tard, pour les enfants : il y a chez mes parents un album réalisé par ma grand-mère intitulé “Ancêtres”, qui contient toutes les photos de famille d’avant 1940, à peu près. C’est UN album. Mais quand ce sera nous les ancêtres, et que nos photos occuperont une ARMOIRE entière, que feront nos descendant·es3 ? Est-ce qu’elles bazarderont tout ça sans vergogne, ou est-ce que au contraire ils seront la vergogne même, incapables de se séparer des témoignages du passé ?
Je vous souhaite un joli mois de mai, avec des fraises comme des bonbons et des sandalettes qui ne vous feront pas d’ampoules !
Valentine
De la même manière que quand je lis des nouvelles de Maupassant, bon ok il écrit bien mais ce sont aussi les détails apparemment triviaux de la vie quotidienne de l’époque qui m’intéressent, l’histoire d’en bas. Comment on s’amusait, comment on mangeait, comment on voyageait, comment on s’occupait des enfants.
Salut, je suis la fille la plus tiède du monde !
si la planète n’a pas cramé d’ici là, s’entend






Je commence les cartons pour mon prochain déménagement et je trie (je jette) des photos papier... de vieilles photos prises par mère et beaux-parents. Je garde toutes celles où figurent des personnes mais pas celles de paysages (souvent moches !)
Et un jour je ferai du tri dans les miennes... allez après le déménagement !
(je dis "ça fait une paille" :))
(j'ai des graines à t'envoyer si tu veux ? déjà promises sur instagram je crois :))
Très intéressant !
Ici aussi on trie. Mon conjoint avec une grande application, et moi un peu moins. Je garde beaucoup en numérique, et par contre je fais imprimer un album par an. Maxi 200 pages, ça fait déjà pas mal, mais ça impose de faire le tri (faire tenir les 600 photos de notre voyage à Rome sur 10 pages va me demander un petit boulot 🥴). Ma ligne de conduite, comme vous : qu'est-ce que nous serons heureux de revoir dans 5, 10 ou 20 ans ? Ça aboutit à joyeux meli mélo de paysages splendides et de photos ratées, s'y côtoient expos, anniversaires, balades, le plâtre du cadet et les meringues brûlées... La vie, quoi !