Les gros forceurs
Enfoiré pourquoi tu forces ?
Chère Élisabeth, chères voix, chers silences,
L’autre jour, je scrollais sur Bluesky quand je suis tombée sur un article qui avait un titre de ce style : « Les américains s’accrochent à leurs appareils plus longtemps qu’avant et c’est très mauvais pour l’économie ». (insérer musique qui fait peur) Il expliquait qu’en 2016, les gens gardaient en moyenne leur téléphone 22 mois et que c’était passé à 29 mois désormais. Que c’était embêtant, voire grave, parce que ça ralentissait l’innovation et la productivité. Mais qu’on avait l’espoir de voir la situation s’améliorer grâce au tout dernier Iphoune qui allait forcément faire saliver les gogos fans d’Apple. (Et bien entendu, 8000 signes de ce tonneau sans la moindre évocation du coût social et écologique de la production d’appareils électroniques, mais sinon on n’aurait pas coché toutes les cases du Bullshit Bingo.)
J’ai roulé des yeux très fort, et puis j’ai poursuivi ma petite promenade rézosociale. Un peu plus bas, quelqu’un avait posté le lien vers un autre article (en anglais), qui parlait de la spéculation délirante autour de l’IA, avec cette citation :
Tout ça se casse la figure si les humains n’adoptent pas cette technologie. C’est pour ça que Meta vous impose ses chatbots pourris sur Whatsapp et Instagram. C’est pour ça que Notepad et Paint ont désormais des boutons Copilot inutiles sur Windows. C’est pour ça que Google Gemini veut « vous aider » à lire vos e-mails et à y répondre1.
(je traduis à la machette mais vous voyez le principe)
Après ça, j’ai lâché mon ordinateur, et j’ai fait une brioche flocon de neige2 :
Quelques heures plus tard, en la dégustant, j’ai feuilleté distraitement un magazine, et la citation de Coluche s’y trouvait : « Quand on pense qu’il suffirait que les gens arrêtent d’en acheter pour que ça ne se vende pas ».
Décidément, la sérendipité avait envie que je parle de ce sujet ?
Cette phrase de Coluche paraît frappée au coin du bon sens, et pourtant, elle ne capture pas exactement toute la réalité vicieuse du système. Parce que, vous savez, quand « les gens arrêtent d’en acheter », ou du moins n’en achètent pas autant que dans le prévisionnel, que se passe-t-il ? On pourrait penser que les entreprises soupirent « ah bon, ça ne les intéresse pas, tant pis, alors on va en fabriquer moins ». Mais en fait : ✨PAS DU TOUT ! ✨
Je cite Jeanne Guien dans Le désir de nouveautés :
L’approche consumériste, c’est considérer que, face à la surproduction, il faut provoquer de la surconsommation – et non diminuer ou ralentir la production.
Autrement dit, le système de surproduction/surconsommation dans lequel nous nous débattons actuellement, c’est la version turbo-toxique de ta grand-mère qui essaie de te refourguer une quatrième part de tarte aux pommes au dessert « Rhô allez, tu vas pas me laisser ça quand même ! »
Donc, nos entreprises, avec la camelote qui menace de leur rester sur les bras, elles vont plutôt se dire « ah ils n’en veulent pas ? Alors voyons, comment faire pour l’écouler coûte que coûte ? »
Réponses en vrac :
Avec des promos plus ou moins bidon (coucou le black Friday).
Avec des « colis mystère » remplis de conneries invendues ou invendables.
Avec du chantage affectif à l’économie (cf. l’article du haut « c’est terrible pour la croissance ! » (emoji journaliste économique qui se tord les mains de désespoir).
Avec des armées marketing pourvues d’un budget supérieur à celui de la recherche contre le cancer (de mémoire, Mona Chollet racontait ça dans Beauté fatale ?).
Avec de la gamification d’appli (que décrit très bien Le Skyblog de Violette dans cet article)
Avec des nouveaux emballages et encore plus de promos (vous savez, le thon contaminé au mercure ? Ils se sont dit apparemment qu’en changeant les boîtes de conserve pour des sachets plastique ça ferait la blague).
Avec des batailles législatives pour imposer les panneaux publicitaires vidéo aux municipalités qui n’en veulent pas (coucou Lyon !).
Avec le concours des flics et des gardes à vue pour mater la rébellion citoyenne contre ces mêmes panneaux3.
Avec des « dons » aux assos que
DieuL’État leur rend au centuple sous forme de ristournes fiscales (l’entourloupe à ce niveau-là, c’est du grand art).
Et je passe sur tout un tas d’autres pratiques, mais vous avez l’idée : on est face à une bande de gros forceurs. Organisée, la bande, et téma la taille des complices.
Du coup on fait quoi ?
Je n’ai pas plus de réponses que celles que vous connaissez déjà (vous connaissez bien la méthode BISOU dites-moi ? Et les méditations où on visualise des décharges à ciel ouvert pour contrer une pulsion d’achat, vous connaissez ?). Il me semble seulement que vu la façon dont la surproduction (et donc, la surconsommation) est encouragée par tout le système, l’échelle individuelle, quoique indispensable, ne suffit pas.
Par ailleurs : 1/ J’ai bien conscience que si les gens changent moins souvent de téléphone ce n’est pas à cause d’une poussée de conscience écologique mais parce qu’ils n’ont pas de thunes 2/ Je sais aussi que je choisis mal mon moment pour fustiger le consumérisme, à l’heure où pratiquement tout le monde prépare Noël (moi y compris) 3/ Il est 21h36 et j’ai envie de regarder un épisode de Taskmaster avant d’aller au lit.
Alors je vais m’arrêter là pour ce soir, et si ça vous intéresse (ou si j’ai envie de continuer à haranguer dans le vide, après tout on fait ce qu’on veut sur Pigeon 3000), on en reparlera.
Bonne semaine les aminches !
Valentine
le paragraphe suivant était intéressant aussi. Il disait :
« Ils nous les imposent parce que si on ne les utilise pas, si on ne s’y abonne pas, si on n’achète rien par ce biais ou qu’on ne clique pas sur les pubs, alors inévitablement, la structure de la dette s’effondrera, anéantissant des milliards de prêts qui ne seront pas remboursés. Et comme d’habitude, les banques seront renflouées et le contribuable devra payer la facture. Ça donnera plus de coûts, moins de boulots, une augmentation des taux d’intérêt et on se retrouvera sûrement englués dans une nouvelle vague d’inflation. Mais bon, je suis sûr que tous les gros joueurs auront revendu leurs actions bien avant que tout cela n’arrive»
rappel : si tu te crois imperméable à la pub, oh sweet summer child, tu te berces d’illusions https://pigeon3000.substack.com/p/le-libre-arbitre-cest-au-fond-a-droite)



Je crois que je suis un peu maso car j'adore lire des trucs qui m'énervent. Et là je suis bien remontée 🫶 Merci pour cette saine lecture (et pour la dédicace 🥲) ! Je m'en vais faire mes cadeaux de Noël avec toute la rage anti-capitaliste du monde (en espérant tout trouver en recyclerie) 🫡
Merci Valentine de nous dire tout ça avec tellement d'humour. Je vois très bien la grand-mère avec sa tarte aux pommes. Je suis sûre que j'avais déjà une conscience écologique quand je t'ai rencontrée un jour sur Refermer après Usage, mais je suis sûre aussi que tu m'as fait faire un bond, rendue beaucoup plus informée, alors n'arrête pas de fustiger le capitalisme s'il-te-plaît. Avec toi, on s'instruit, on réfléchit et on rit, et le fait de rire fait qu'on lit jusqu'au bout et qu'on est absolument informés. Tu fais du bien.